Le Père Noël c'est nous

Une petite fille descend un escalier d’un air menaçant. Gros plan sur son frère se préparant au combat. La mère armée fourbit un rouleau à pâtisserie. Le père brandit une pagaie. La famille énumère les nombreux avantages du bouquet satellite convoité, « le cadeau qu’il ne fallait pas oublier cette année ». Or le Père Noël l’a visiblement oublié. Il est ligoté, bâillonné au pied du sapin, les lunettes en déroute, le regard écarquillé d’effroi. Le père élève à deux mains sa pagaie pour assommer le vieil homme, et sa famille semble décidée à participer au châtiment d’un cœur léger.
Je sais, les trois quarts des gens n’y trouveront rien à redire. Et pourtant, nous entrons ici au royaume de la barbarie par la porte de service. Ne parlons même pas de l’emblème de douceur que représente le Père Noël, des valeurs qu’il incarne, etc. Cet argument est tout juste bon pour les Roumains. Dans notre pays, il serait balayé comme grotesque. Evoquons plutôt le mobile du sacrilège. Ce qu’on nous donne comme passible de cette raclée préméditée, c’est le crime de lèse-convoitise. Le Père Noël est coupable de n’avoir pas anticipé, chez une famille ordinaire, le désir de recevoir dix-huit films par jour et les matchs de première division en Dolby stéréo. Résultat, le même ressentiment haineux s’empare du clan tout entier. Répétons-le, il y a passage à l’acte, usage d’une arme, la victime est bâillonnée et entravée. Circonstance aggravante, elle a soixante-quinze ans. Les psychiatres pourraient gloser longtemps sur la “symbolique” de tout cela. La tribu est réunie pour procéder au meurtre de l’ancêtre au nom de la jouissance immédiate.
Ici je conçois volontiers qu’on m’accuse de manquer d’humour. Alors, comme le sujet s’y prête, faisons intervenir une parabole. Par exemple, imaginons un enfant de six ans adopté, en Somalie ou en Inde, par une famille française. La seule langue qu’il connaisse est encore celle du cœur. Il vient de débarquer à Paris pour les fêtes de Noël. Un soir à la télévision, que voit-il ? Un vieil homme chenu semblable à ceux qui, dans son pays d’origine, prient et mendient aux marches des temples. Or des enfants aux parents, chacun tombe sur ce vieillard à coups de pelle.
En quoi consiste la parabole ? En ce que malheureusement, pour les quatre-cinquièmes de l’humanité, le Père Noël, c’est nous.