Penseur à la Française


Un insupportable penseur à la française nous livrait il y a peu, de ses actions en faveur du bon droit, un résumé que voici : avec ses amis, ses éditeurs, ses compagnons de lutte, il a cru pouvoir changer le monde au nom de la liberté, avant de s’apercevoir que ses efforts menaient à l’opposé de ce qu’il voulait faire. Mais il n’a pas renoncé à amender ses contemporains. Sa détermination est intacte. Son combat pour la liberté reste à mener, partout où règnent oppression et injustice.

Et maintenant passons aux résultats. (La démarche c’est bien, mais les résultats c’est mieux.) La famille de pensée qu’il représente est parvenue, en une vingtaine d’années, à réaliser un prodige : l’éradication de la pensée adverse. On peut déjà observer que dans notre pays ce sont les anciens staliniens qui restent au micro pour expliquer combien ils ont eu tort, les athées convertis qui nous accablent de leurs prêches, les libertaires qui prônent le retour au couvre-feu, les écologistes qui parlent de droit à polluer.
Reste à savoir comment s’est exercé, sur le terrain, leur apostolat de la liberté. On ne sera pas surpris de s’apercevoir que leurs thèmes sont devenus totalitaires. La définition permanente d’une “France moisie”, d’un ennemi intérieur caricaturé comme le furent, en d’autres temps, certaines communautés, a finalement mené à la constitution chez nous de listes noires, dans tous les secteurs d’activité qui ont un rapport avec la production du sens. Chez les journalistes, chanteurs, peintres, écrivains, fonctionnaires, présentateurs de télévision, etc., certains sont voués aux travaux sans gloire en attendant le jugement de la postérité. Les petits-enfants du sénateur McCarthy ont essaimé dans le camp de ses victimes, lesquelles emploient désormais des méthodes identiques . On exhumera un jour, par exemple, un morceau d’anthologie que fut ce numéro du "Mouvement des idées" (émission de LCI dirigée par Edwy Plenel du Monde) où Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers, deux écrivains somme toute très peu dissidents, sont venus dénoncer publiquement l’un de leurs collègues dont je ne citerai pas le nom par crainte de représailles.
Il eut quelque difficulté à leur répondre puisqu’il n’était pas invité. Tant pis, ils l’ont accablé en son absence comme l’eût fait, à propos des écrivains complices de la bourgeoisie, n’importe quel thuriféraire de Staline en 1948. Le tout au nom du bon goût et de la vigilance, avec une violence digne de Jean-Paul Sartre qui écrivait en 1949 : « La seule chose que nous ayons à faire maintenant, est de supprimer la presse contre-révolutionnaire »