A la télévision, nul besoin d’obliger les invités à défiler en rang d’oignons pour ne voir qu’une seule tête : sur les plateaux le discours tend partout à devenir le même. Ce phénomène s’explique d’abord par une sorte de sagesse immunitaire du système. L’outil télévision isole les cellules aberrantes, les foyers d’infection et les paroles dissidentes afin de s’assurer que les plateaux ne se transforment pas en pétaudières.
Jusque-là c’est légitime et pas dangereux. Dans le pire cas, on se contente de coincer les discours atypiques entre de solides guillemets, des guillemets institutionnels, en attribuant pour vocation à l’émission de donner refuge aux originalités. La condition indispensable, c’est le direct. Or on connaît ses inconvénients : dans une société qui n’est plus seulement abreuvée d’images mais dominée par elles, une émission comme Droit de réponse constituerait un véritable péril. Elle donnerait à n’importe qui le pouvoir d’attirer l’attention sur un scandale, de proférer des menaces ou des accusations sans autre garde-fou que la correctionnelle.
Elle offrirait surtout un exutoire intolérable à la vérité. Le premier remède est venu naturellement : enregistrer. Hélas, le public préfère le produit frais. Il a donc fallu s’arranger pour que le direct s’éloigne le plus possible de la nature, pour que le produit frais ne sente jamais mauvais, pour que les foyers d’infection disparaissent du discours. Le recours aux antibiotiques était inévitable. Conséquence, depuis une vingtaine d’années, deux familles d’antibiotiques ont été administrées sans le moindre discernement : le recours à la dérision et l’appel au public. Quand un personnage a quelque chose à dire de façon plus solennelle que les autres, quand un tribun organise une conférence de presse le matin, ses propos sont travestis, le soir même, pour cinq millions de téléspectateurs (feu le Bébête-Show, les Guignols, etc.). Quand le même personnage s’exprime sur un plateau, on s’arrange pour que le public ne soit plus réduit aux quatre tondus de service, mais exposé par dizaines sur des gradins, où il réagit sur invitation expresse du présentateur afin d’atténuer la portée des propos tenus.
Le terme de l’évolution n’est pas encore atteint, mais il suffit d’observer les excès de la prophylaxie médicamenteuse pour se douter de ce qui va se passer. Après vingt ans de surconsommation d’antibiotiques, les formes de pensée infectieuses sont en train de développer une multirésistance.